J’ai probablement passé plus de temps à organiser mon intelligence artificielle qu’elle ne m’en a fait gagner. Voilà. C’est dit. Au début, c’était très simple. J’ouvrais ChatGPT, je tapais un truc, il répondait. Parfois c’était bien. Parfois c’était cette espèce de bouillie tiède et très correctement ponctuée qui donne envie de reprendre un métier manuel.

Alors je précisais. Je donnais du contexte, je collais le brief, je remettais les références, j’expliquais qui était le client, ce qu’on avait décidé la semaine précédente, pourquoi cette idée-là était morte, pourquoi l’autre n’était pas morte mais sentait déjà assez mauvais. Et ça repartait. Le lendemain, nouvelle conversation. Bonjour monsieur. Qui êtes-vous ? Très bien. On recommence.

Le stagiaire amnésique le plus intelligent du monde

C’est peut-être ça qui m’a énervé. On me promettait une intelligence capable de coder une application, résumer Tolstoï, produire quarante pistes de campagne avant le café et expliquer la physique quantique à un labrador. Mais il fallait encore que je lui dise où était le dossier.

Je caricature. À peine.

Le problème n’était plus vraiment ce que l’IA savait faire. Le problème était tout ce qu’il fallait lui remettre dans la bouche avant qu’elle puisse commencer : le brief, les décisions, les contraintes, les références, les discussions précédentes, le ton, les trucs qu’on avait déjà essayés et qu’on ne voulait surtout pas revoir, les trucs qu’on avait essayés, jetés, puis soudain trouvés beaucoup moins mauvais trois jours plus tard parce que l’alternative était encore pire.

Le travail, quoi.

Parce qu’un projet créatif ne ressemble pas à une conversation propre avec une machine. Il ressemble plutôt à une table après dîner. Il y a des verres vides, des miettes, un ticket de caisse, trois bonnes idées, cinq mauvaises, quelqu’un a renversé du vin sur le brief et personne ne sait exactement à quel moment on a décidé de changer complètement de direction. Et c’est là qu’on est censé trouver quelque chose.

Alors j’ai commencé à ranger

Mauvaise idée. Enfin, bonne idée devenue mauvaise idée devenue système.

J’ai commencé par faire une mémoire. Puis des règles. Puis des méthodes. Puis des méthodes pour choisir les méthodes. Puis des connexions vers les outils. Puis évidemment une règle pour savoir ce qui avait le droit d’être conservé. À un moment, je me suis retrouvé à documenter le système qui devait m’éviter de passer mon temps à documenter.

Belle victoire.

J’étais devenu archiviste de mon propre bordel. Mais quelque chose commençait quand même à fonctionner. La machine pouvait retrouver le contexte d’un projet, distinguer une recherche d’une recommandation créative, comprendre qu’un pitch ne se construit pas comme une campagne, aller chercher un document quand elle en avait besoin. Et surtout, elle pouvait arrêter de faire semblant que chaque lundi matin était notre première rencontre.

J’ai fini par dessiner le truc. Mauvais signe en général.

Voilà à quoi ça ressemble

Cliquez sur les différentes zones pour explorer le système.

La carte paraît plus compliquée que l’idée. L’idée tient presque sur un Post-it…

Il y a ce que le système doit savoir, la façon dont il doit travailler, les méthodes qu’il peut utiliser et les endroits où il peut aller chercher ou faire quelque chose. Et au milieu, il y a moi. Ce qui reste malheureusement le maillon le moins documenté.

Le but n’est pas de parler à une IA

C’est là que j’ai commencé à comprendre ce qui m’intéressait vraiment. Je n’ai pas envie de devenir bon à parler aux machines. Je m’en fous un peu. Je ne veux pas mémoriser cinquante syntaxes de prompts, commencer mes journées en choisissant entre six agents avec des noms de personnages de science-fiction ou penser : « Quel workflow dois-je lancer ? »

Je veux pouvoir écrire : « C’est nul. Pourquoi ? » Ou : « On doit présenter ça jeudi et pour l’instant ça ne tient pas debout. » Ou : « J’avais vu une campagne japonaise il y a six mois avec exactement ce mécanisme. Retrouve-la. » Ou simplement : « Fais-moi réfléchir. »

Le reste devrait se débrouiller. Sinon ce n’est plus un outil. C’est un collègue très exigeant auquel il faut préparer son bureau tous les matins.