La photocopieuse arrive. Une feuille, une vitre, un bouton. Une autre feuille sort. L’original est encore là. Il n’a pas disparu.

Puis les K7 passent de main en main. On enregistre la radio. On copie des albums. On fait des compilations pour des gens qu’on veut séduire, ou impressionner, ou retenir cinq minutes de plus. L’industrie crie qu’on tue la musique. La musique circule. Elle devient plus intime, moins contrôlable.

Napster arrache tout. Plus de bande. Plus de souffle. Plus d’écriture au stylo. Une barre de recherche. Un titre. La chanson apparaît.

Le streaming arrive ensuite, propre sur lui. Tout est rangé. Tout est recommandé. Tout est inclus. On s’abonne.

Puis l’IA générative arrive.

Et cette fois, il n’y a pas de page à montrer. Pas d’album copié. Pas de fichier retrouvé. Tout disparaît dans l’estomac de la machine : textes, images, voix, styles, campagnes, obsessions, nuits blanches, petites trouvailles que quelqu’un pensait encore lui appartenir.

La machine avale tout. Elle recrache tout. Est-ce de la copie ? Est-ce que cela manque de vie ? Est-ce que la création peut être considérée comme de la création ?

Créer avec l’IA ne dispense pas d’avoir une culture, une intention, une intuition, une direction. Ça l’exige encore plus. Il faut savoir quoi demander, quoi refuser, quoi garder, quoi salir. Il faut une direction. Des goûts. Des dégoûts. Des images qu’on n’arrive pas à oublier. Des livres lus trop tôt. Des films revus pour de mauvaises raisons. Une envie qui ne vient pas d’un menu déroulant.

Sans ça, l’IA ne produit pas une vision. Elle produit du contenu.

Et du contenu, il y en a déjà partout. Dans les réunions. Dans les feeds. Dans les présentations. Dans les phrases qui ne disent rien mais qui ont l’air de travailler.

Les idées ont toujours circulé et évolué. Les écrivains s’inspirent. Les peintres s’inspirent. Les créatifs s’inspirent. La différence, c’est qu’avant l’inspiration avait une température. Une maladresse. Une signature. Une personne derrière.

L’IA retire de la différence à ceux qui n’en avaient déjà pas beaucoup.

Alors on peut être contre. On peut être pour. Mais pendant qu’on prend position, les gens utilisent. Ils testent. Ils bricolent. Ils gagnent du temps. Ils produisent parfois mieux, souvent plus vite, parfois sans aucune raison valable de produire.

Alors on peut être contre. On peut être pour. Mais rassurons-nous, tout ne disparaîtra pas. Il restera des vinyles, du dessin, de la peinture, du 35 mm, de l’argentique, de la 3D faite avec les mains, des gestes lents, des ratages visibles, le temps infini, l’ennui et la sculpture et les nuages en forme de punk à chien.

Ce monde-là ne va pas mourir.

Il va juste devenir un choix.