Il y a quelques semaines, vers 19 heures, je me suis rendu compte que j’avais passé la journée à travailler avec une dizaine de personnes. Alors qu’objectivement, je déteste les gens.
Enfin, « des personnes ». Il n’y avait personne dans la pièce. J’étais seul devant mon ordinateur. Mais depuis le matin, un créatif avait démonté mes idées, un spécialiste de la marque avait commencé à construire un système visuel, quelqu’un avait préparé des plans, un autre avait produit des images, un type était parti vérifier si mon idée géniale n’avait pas déjà été faite en 2013 pour une banque australienne, et un dernier m’expliquait que la moitié de mon deck ne servait à rien.
Une journée normale.
Sauf qu’aucun d’eux n’existe.
Ce sont des Skills.
Au départ, j’avais surtout ChatGPT. Je lui demandais des idées, des synthèses, des images. Ça marchait bien. Sauf qu’il fallait tout réexpliquer. Le brief. Le client. Les contraintes. Les pistes mortes. Pourquoi le rouge était interdit, puis finalement autorisé.
Je travaillais avec quelqu’un de très intelligent qui perdait régulièrement la mémoire.
Alors j’ai construit un Second Cerveau. Le nom est un peu ridicule, mais le principe est simple : mes projets se souviennent.
Puis j’ai commencé à fabriquer des spécialistes.
Sur un brief, mon Skill créatif peut regarder quinze idées et me dire qu’en réalité j’en ai quatre. Les onze autres ont juste changé de vêtements.
Quand le problème devient une question de marque, je change de métier. Typo, couleur, composition, règles, cohérence. Trois belles images sur un moodboard, ça tient presque toujours. Le vrai test arrive plus tard, sur une bannière moche ou un post LinkedIn fait à 18h43.
Ensuite, il faut arrêter de parler.
« On veut raconter la liberté. »
Très bien.
On voit quoi ?
Le Skill de préproduction transforme l’intention en plans, en cadrages, en actions. Les grandes idées supportent assez mal cette étape.
Puis vient l’image. Faire une belle image avec une IA devient assez facile. En faire douze avec le même personnage, le même produit et le même monde, beaucoup moins.
J’ai donc quelqu’un pour éviter qu’au plan 7 le personnage change de visage et que la cuisine déménage en Suède.
Et puis il y a le détective.
J’ai une idée. Je commence à la trouver bonne. C’est généralement le moment de s’inquiéter.
Je peux lui demander de chercher si elle existe déjà. Pas juste une image ressemblante. La mécanique. Le dispositif. La structure.
Parfois il ne trouve rien. Parfois il trouve exactement mon idée, douze ans plus tôt, dans un autre pays.
Je préfère le savoir avant la réunion.
J’ai aussi quelqu’un pour les decks. Son boulot n’est pas de faire de jolies slides. Il demande pourquoi elles existent. Ce qui est déjà beaucoup.
À force, l’équipe s’est agrandie. Un UX writer. Un Skill pour ma propre écriture. Un autre qui garde ce qu’on apprend. D’autres qui regardent les tâches répétitives et se demandent si on ne pourrait pas simplement arrêter de les réinventer.
Pour organiser tout ça, j’ai construit ce que j’appelle mon Harness.
Je ne vais pas expliquer comment ça marche.
Le Second Cerveau garde la mémoire. Les Skills ont leurs métiers. Le Harness essaie d’éviter que tout le monde fasse n’importe quoi.
Et moi ?
Je choisis.
Je dis non. Je demande encore. Je décide qu’on arrête. Je garde une idée bancale et j’en jette une autre beaucoup plus propre.
En gros, je dirige.
La vraie différence est là : je peux aller beaucoup plus loin seul.
Je peux prendre un brief, explorer, tester une idée, chercher ses précédents, commencer une direction visuelle, produire quelques images et monter un deck sans attendre un planning, un devis, une réunion ou un lundi.
Ça ne veut pas dire que je peux tout finir seul.
Ça veut dire que je peux continuer.
Je travaille toujours avec des humains. Heureusement.
Un Skill n’a jamais senti une salle se refroidir pendant une présentation. Il n’a jamais eu honte d’une idée qu’il adorait la veille. Il n’a pas de goût comme une personne peut en avoir.
Donc je n’ai pas remplacé une équipe.
J’ai déplacé le moment où j’en ai besoin.
Je suis toujours seul devant mon ordinateur.
La pièce est juste beaucoup plus pleine.